Et si on réfléchissait à la façon de se dire bonjour dans le plus grand respect ?

Quand j’étais petite, je ne voulais pas faire de bisous. Ma phrase préférée en arrivant chez les gens était Non ! Pas bisous !. On m’avait même offert une poupée qui faisait des bisous pour essayer de résoudre ce « problème ».

Je me souviens aussi que je refusais souvent de faire des bisous à mon Papa ou qu’il m’en fasse parce qu’il piquait. Il se rasait tous les jours de près sauf le week‐end et il était souvent en déplacement la semaine. Je le voyais donc le plus souvent quand il ne se rasait pas. Parfois, il me précisait que ses joues étaient toutes douces pour que j’accepte les bisous. Si vous vous souvenez bien d’un de mes articles précédents, mon hypersensorialité a, bien sûr, joué un rôle très important là‐dedans : ça me faisait véritablement mal. On a fini par instaurer le « bisou esquimau » (celui avec le nez) parce que ça ne fait pas mal et c’était drôle.

En grandissant, j’ai pris sur moi et, aujourd’hui, je fais la bise aux gens. C’est une convention sociale que j’ai dû apprendre à suivre malgré moi. Cependant, je n’arrive pas toujours à bien la maîtriser. Faire la bise à la famille quand on se lève le matin, parfois quand on va se coucher est quelque chose qui n’arrive pas à s’ancrer en moi. C’est difficile. Comment avoir envie de faire des bisous quand on est dans le brouillard en se levant, qu’on ne veut déjà pas parler tant qu’on n’a pas manger quelque chose ?
Faire la bise à tous ses collègues, à ses ami·e·s ou à des gens qu’on rencontre pour la première fois n’est pas toujours une évidence non plus. Je n’aime pas ça, ça me met parfois mal à l’aise et je n’y pense pas toujours. Pour moi, un Bonjour ! à la cantonade ou un salut de la main fait très bien l’affaire.

Pire, parfois, il faut serrer la main. À quel moment faut‐il faire la bise ou serrer la main ? C’est encore plus difficile à savoir ; à tel point que, parfois, je fais la bise quand il faudrait apparemment serrer la main ou inversement. Je ne sais plus, je suis perdue. Ah oui, j’aimerais bien faire comme l’oiseau, là !

Faire la bise

De nombreux hommes se perdent en disant bonjour car il a été décidé il y a fort fort longtemps que, pour les hommes, il faudrait faire la bise aux femmes et serrer la main aux hommes. Combien de fois ai‐je entendu cette phrase :

Oh pardon ! J’allais te serrer la main au lieu de te faire la bise !

Cette phrase, je l’ai entendue un nombre incalculable de fois. Bien sûr, je n’en veux absolument pas aux hommes qui l’ont prononcée ou qui se sont sentis gênés ou coupables d’avoir voulu me serrer la main au lieu de me faire la bise. C’est inscrit dans les conventions sociales. Cependant, je pense que cette pratique doit être interrogée. Pourquoi différencions‐nous la façon de dire bonjour entre les femmes et les hommes ? On impose aux femmes une proximité qu’on n’impose pas aux hommes. Et pour quelle raison ? Y en a‐t‐il au moins une ? Quoiqu’il en soit, ça n’a rien de respectueux.

Certains hommes choisissent de faire la bise à leurs amis hommes et de serrer la main à leurs collègues hommes. Ça devrait pouvoir être pareil pour les femmes. On fait là une différenciation dans notre façon de dire bonjour aux femmes uniquement basée sur le genre de la personne et non pas sur ses préférences.

Ah, les préférences ! Et si on décidait justement de tenir compte des préférences des gens ? Parlons‐en un peu plus loin.

Vous est‐il déjà arrivé d’entrer dans une pièce où il y a de nombreuses personnes et de devoir faire la bise à tout le monde ? Moi, oui. Plein de fois. En famille, déjà, mais là, c’est souvent plus acceptable. Mais surtout au travail… Comme j’ai tendance à dire parfois un peu trop haut ce que je pense (coucou franchise), une fois, en arrivant au restaurant où on devait manger entre collègues, j’ai lancé une phrase qui m’a échappée (et qui se voulait sur le ton de la rigolade) Ohlala il faut faire la bise à tout ce monde !. J’arrivais parmi les derniers et j’étais la seule femme et donc la seule à devoir claquer deux bises sur chaque joue de chaque homme. Et là, réponse d’un homme formidable qui adorait par ailleurs les blagues vaseuses : Ah ça y est, à peine arrivée, elle râle déjà. Évidemment, quand, en tant qu’homme, on n’a à faire la bise qu’à une personne, on ne se rend pas compte à quel point ça peut être pénible !

Et d’ailleurs, saviez‐vous que la bise est tout à fait ancrée dans la culture française mais ne l’est pas du tout, voire est carrément mal perçue dans d’autres cultures ? Par exemple, j’ai rencontré des coréens et coréennes en France qui ne connaissait pas du tout cette façon de se dire bonjour. Ça les a beaucoup fait rire lorsqu’on leur a appris cette façon de faire. Je pense qu’ils et elles riaient de cette découverte un peu farfelue mais aussi en raison d’un certain malaise.

En fait, au fil du temps, j’ai fini par découvrir un certain nombre de types de bises différentes dont la plupart m’ont bien dégoûtées ou m’ont été franchement désagréables :

  • La bise « standard » : joue contre joue, un bisou dans le vide (avec le bruit, bien sûr), pour que ça soit le moins intime possible même si ça le reste un peu quand même (surtout quand on nous l’impose au travail !) ;
  • La bise bisous : ça, c’est quand la personne à qui on dit bonjour décide de nous faire des bisous bien au milieu de la joue pendant que nous, on claque un bisou dans le vide. C’est plus ou moins humide selon les gens mais c’est toujours aussi désagréable. Vous n’avez pas idée du sentiment de malaise que ça crée, surtout quand ça arrive avec des collègues de travail !
  • La bise sueur : il y a des personnes qui arrivent au travail en sueur parce qu’elles transpirent plus facilement que la moyenne ou parce qu’elles sont venues en marchant vite ou en vélo. Quand ces personnes viennent vous faire la bise avec leurs joues trempées de sueur, ça donne ce format de bise immonde. Je ne vous raconte pas le nombre de fois où j’ai dû aller me laver le visage aux toilettes du boulot après une bise pareille.
  • La bise qui pique : pardon messieurs mais quand vous vous rasez souvent mais pas tous les jours, vous piquez et vous faire la bise peut obliger à se frotter les joues avec les mains ensuite pour faire partir la douleur.
  • La bise Père‐Noël aux hommes barbus : c’est très étrange de faire la bise aux hommes barbus car on ne touche même plus la joue mais un coussin de barbe.
  • La bise cheveux : il y a des hommes et des femmes qui ont les cheveux qui leur tombe devant le visage, volontairement ou non. Les personnes qui font les bises cheveux ne se donnent même pas la peine de repousser ou de retenir leurs cheveux pendant qu’elles font la bise. Quand on fait la bise « standard » qui consiste à faire un bisou dans le vide et qu’on se retrouve à manger les cheveux de l’autre personne, ce n’est vraiment pas agréable. Et d’ailleurs, se prendre les cheveux de quelqu’un d’autre dans la figure, c’est toujours détestable.
  • La bise fond de teint : ces bises concernent surtout les femmes qui se maquillent beaucoup et où on a l’impression de se retrouver avec la moitié du maquillage sur sa propre joue. Là encore, la seule envie est d’aller se nettoyer le visage.
  • La bise après‐rasage : quand les hommes qui se rasent utilisent de l’après-rasage et viennent nous faire la bise, l’odeur peut s’ancrer très rapidement dans notre peau et celle‐ci nous colle littéralement à la peau (et on l’a dans le nez !) toute la journée. (via Sorya Huon)
  • La bise glacée : en hiver, quand on est bien installé·e au chaud depuis un moment et qu’une personne venant fraîchement de dehors vient nous faire la bise, ça jette forcément un froid !
  • La bise coup‐de‐boule ou flemmarde : quand on fait la bise à une personne qui n’en a sans doute pas envie et qui se contente de tendre la joue et de la coller à la nôtre (sans faire le bisou dans le vide). Parfois, c’est un peu plus violent que ça le devrait et ça fait un peu un coup‐de‐boule.
  • La bise lunettes : quand deux personnes ont des lunettes, parfois, les lunettes se cognent (plus trop aujourd’hui car on a souvent des lunettes assez fines). Il y a une convention sociale qui veut que l’une des deux personnes enlève sa paire de lunettes pour faire la bise à l’autre. Personnellement, je n’arrive pas à intégrer cette convention donc je n’ai jamais enlevé mes lunettes. De plus, certaines personnes ne voient plus rien en enlevant leurs lunettes donc ce n’est même pas forcément une bonne idée !
  • La bise désagréable par intermédiaire : quand une personne vient faire la bise après avoir fait la bise à une autre personne en sueur ou avec une tonne de fond de teint et que, du coup, on y a droit aussi, par son intermédiaire.

Se serrer la main

Alors si on ne veut pas faire la bise (ou la subir), le serrage de pinces est‐il vraiment une meilleure solution ?

Hé bien, non ! En fait, c’est même pire si on réfléchit en termes de santé.

Certaines personnes pensent que se serrer la main transmettrait moins de microbes que faire la bise. Je n’ai pas trouvé d’article à ce sujet mais je pense que c’est faux car il me semble qu’il y a bien plus de microbes dans une poignée de mains que sur une joue. En effet, on passe notre temps à ouvrir des portes par leur poignée, à taper sur notre clavier d’ordinateur (ou celui des collègues qui ont besoin d’aide), idem pour la souris d’ordinateur… Et… vous n’imaginez même pas le nombre de personnes qui vont aux toilettes et ne se lavent pas les mains après (et oui, même si on fait « juste un petit pipi », il faut se laver les mains après, bande de dégoûtant·e·s !). Et c’est comme ça qu’on se lave les mains (fiche de l’OMS, PDF, 236 Ko).

Et là, sur les serrages de mains, on retrouve également :

  • Le serrage de mains « standard » : ni trop serré, ni trop mou, juste ferme comme il faut et, surtout, bien sec (en terme d’humidité, oui oui).
  • Le serrage de mains broyeur : les personnes qui ne maîtrisent pas leur force ou ont besoin de se montrer viriles, peut‐être ?
  • Le serrage de mains anguille : la main est tellement molle qu’elle fuit comme une anguille (le gluant n’est pas forcément inclus) ;
  • Le serrage de mains sueur : les personnes qui font la bise sueur sont généralement coupables de ce serrage de mains également ;
  • Le serrage de mains deuxième peau : je ne sais pas expliquer ça mais c’est quand, après avoir serré la main de la personne, on a l’impression que la main de l’autre est toujours là. Il y a comme une seconde peau ou une couche de crasse virtuelle (ou réelle ?) autour de notre main et on ressent le besoin d’aller se laver les mains immédiatement sans rien toucher avec.
  • Le serrage de mains parce que je suis malade : c’est la personne qui tend sa main pour qu’on la lui serre et dit : je te fais pas la bise, je suis malade. Mais pourquoi veux‐tu me serrer la main, alors ? C’est encore pire !

Bref, à choisir, je préfère encore faire la bise plutôt que de serrer des mains malgré la proximité que ça implique ; parce que la santé passe avant, pour moi. Mais, à choisir vraiment, je ne voudrais rien de tout ça, et encore moins dans le monde du travail !

Tenir compte des préférences des autres

Il n’est pas question d’arrêter de dire bonjour parce que c’est une convention sociale qui est une forme de politesse, de respect (même si je me passerais bien de toute forme de « bonjour » quand je me lève et que je n’ai pas encore pris mon petit‐déjeuner. Vous vous souviendrez sans doute de cette publicité où la fille est dans le brouillard tant qu’elle n’a pas bu son café, bah moi, c’est pareil mais, avec mes céréales.)

En revanche, le fait que les hommes devraient faire la bise aux femmes et serrer la main des hommes pour dire bonjour est une idée reçue et largement répandue. Ce n’est pas du respect et ce n’est pas normal.

Alors, il y a de plus en plus de femmes qui disent qu’elles ne veulent plus faire la bise. Il y a Romy, alias Tetue, qui en a parlé plusieurs fois sur son blog. Il y a aussi une maire qui a imposé le serrage de mains dans sa mairie. Et moi, j’ai eu envie d’expliquer aussi pourquoi ça me dérange. En en parlant autour de moi, je me rends compte que beaucoup de personnes ont eu des expériences similaires aux miennes qui les ont gênées ; donc c’est l’occasion de mettre les points sur les « i ».

En début d’année 2018, j’avais tweeté que ça m’allait mieux de faire un poing‐à‐poing (fist bump) plutôt que de faire la bise ou de serrer la main. Certains collègues de l’époque avaient vu mon tweet et se sont mis à me dire bonjour de cette façon. Ils m’ont surprise mais, vraiment, quel bonheur, ce respect !

À mon boulot actuel, en évoquant le sujet entre collègues et sur idée de mon chef, j’ai ajouté un tableau de choix de la façon de dire bonjour dans notre page équipe de notre outil collaboratif. À peu près tout le monde l’a rempli et quand je suis revenue voir mes collègues (que je ne vois pas souvent comme je suis en télétravail), la plupart avait bien retenu et j’ai bien apprécié. En revanche, c’est là où on se rend compte qu’il est difficile de l’expliquer aux autres personnes qui ne font pas partie de l’équipe et viennent me dire bonjour. Il faut oser dire non, je dis bonjour de loin. Souvent, quand je vois venir les gens, je fais juste un salut de la main et ils comprennent. Changer les habitudes n’est jamais si simple !

Je pense qu’on devrait tous se dire bonjour dans le plus profond respect les un·e·s des autres. On ne devrait se toucher que si les deux parties sont d’accord (ah, vous voyez, elle sonne bizarre cette phrase, non ?).

Évidemment, c’est vrai pour les adultes mais, on devrait également éviter de forcer les enfants à faire des bisous ou de forcer les gens à faire des bisous aux enfants ou de forcer les enfants à recevoir des bisous. On posera la question à l’enfant et s’il ou elle ne veut pas, ce n’est pas grave. Un·e enfant a le droit de choisir ce qu’il ou elle veut faire de son corps qui lui appartient et n’appartient pas à ses parents ou à n’importe qui d’autre.

Je me serais sentie bien mieux si on ne m’avait pas forcée à faire des bisous à tout va quand j’étais petite. Ma petite phrase fétiche aurait sans doute posé moins de difficultés. M’offrir une poupée qui fait des bisous voulait juste dire « sois normale et tais‐toi ». Et vous savez quoi ? Ça n’a même pas été efficace !

Pour résumer en ce qui me concerne, voilà ma formule préférée : un bonjour de vive voix ou un salut de la main > un poing‐à‐poing > une bise > un serrage de mains.

Pour résumer en ce qui concerne les autres : essayons de penser à demander comment la personne préfère qu’on lui dise bonjour (parfois, on peut aussi détecter l’attitude si la personne a un mouvement d’avancée, ou de recul ou si elle tend la main, etc.). Il faudrait aussi qu’on apprenne à respecter le fait qu’il n’est pas nécessaire de se toucher pour se dire bonjour mais, pour ça, il y a du boulot !

Au final, dire bonjour n’a rien de simple et vous savez pourquoi ? Parce que dire bonjour n’a rien de naturel, c’est culturel. Entre deux régions françaises, on ne sait déjà pas combien de bises il faut faire alors, imaginez comment ça se passe entre deux personnes de deux pays différents.

Réfléchir à des façons de se dire bonjour sans se toucher pourrait se révéler amusant ; il y a les classiques salut de la tête, révérence, mains jointes mais aussi sans doute des façons plus drôles qui restent à inventer pour les personnes qu’on apprécie vraiment. Faites place à votre imagination !


1 commentaire... Et vous, qu'en pensez-vous ?

  1. Excellent ! J’adhère à tes propos. Je suis un homme et je suis tout aussi gêné par le poids des conventions. A tel point que dans mon entreprise, j’ai tenté de lancer une initiative pour qu’on ne se touche plus (en plus c’est mieux pour éviter les grippes et les gastros ;). Mon slogan : « Bonjour des yeux, bonjour précieux. ». J’ai même créé un logo. Mais en revanche, à part pour quelques femmes « militantes » qui de toute façon n’avaient pas besoin de mon aide, je suis plutôt isolé dans cette démarche. Les collègues aiment encore se toucher…

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